A propos

Frédérique Félix-Faure est née à Grenoble en 1975. Diplômée en 1999 de l’Ecole Supérieure des Arts et Techniques à Paris, elle s’installe ensuite à Toulouse en tant qu’architecte d’intérieur et photographe.

Depuis 2008 elle se consacre entièrement à la photographie, cheminant entre un travail de reportages pour les architectes, précis et descriptif mais toujours dans une recherche d’émotion et de poésie, et un travail d’auteur intuitif et intimiste, puisé dans son quotidien et ses rencontres.

Sa première série Il ne neige plus, qui nous ouvre des territoires de l’enfance, a été exposée dans de nombreux festivals et galeries. Elle a fait l’objet de plusieurs publications. Cette recherche intime s’est poursuivie avec En Suspens, parenthèse imposée par la pandémie. Cette série a été exposée à l’Été photographique de Lectoure en 2020. Dans son dernier travail, Plasma, la couleur s’est imposée. On y retrouve sa quête d’un équilibre en tension, ténu, fragile.

 
 

Je photographie mes proches, ma famille, des rencontres, des paysages traversés, la nature, la vie de tous les jours. Parfois une image émerge et en appelle une autre, alors je guette, je provoque sans mise en scène ces moments de révélation, de poésie, de trouble, ces failles, ces boursouflures.


Dans cette matière je puise, je trie, et, selon l’état d’esprit dans lequel je les assemble, ces images deviennent les mots d’un récit personnel. De façon très instinctive, elles se répondent, laissant une grande part de liberté à chacun pour créer son propre cheminement intérieur.

Mon travail se nourrie des corps et de la nature, indissociables, puissants et fragiles, 

et de la détresse que me causent leurs bouleversements.

P_02_DSC07008-Modifier-2.jpg
 

Textes / Critiques

A propos de la série Il ne neige plus

Par Frédéric Martin, octobre 2022

Des hivers sans neige

Le temps a passé, les enfants ont grandi. Le temps a passé, il ne neige plus, les étés marquent cinquante degrés, le monde s’est effondré.


Il y avait avant, l’enfance. On nous disait alors que c’était une époque d’insouciance, un moment béni parmi les moments bénis. Un vertige de joies, de beautés. Tout était parfait, presque féerique dirons-nous.

Presque.


Parce qu’à bien y regarder, à prendre un moment pour pénétrer les interstices, on verra, oui on verra bien que tout ça, quand même, puait le frelaté et la neige artificielle.


Il ne neige plus nous dit Frédérique Félix-Faure. Non, c’est avéré, les hivers ressemblent à des printemps, les printemps à des étés, les étés à des fins du monde. Les contes de fée, ceux que les marchands de sable trop avides nous vendaient avec un sourire dans lequel se cachait le poignard des heures qui passent, sont devenus des machines à colporter de la joie, des ragots où il est question de félicité et de marchandises en plastique made in China. Il est convenu maintenant de dire que les enfants sont les êtres les plus heureux du monde et toutes les photographies (qu’elles sont nombreuses à l’ère du tout numérique, d’Instagram et de Facebook, qu’elles envahissent l’espace) nous vendent une forme de rêve permanent. Il y a une injonction au bonheur qui nous laisse des heures de bambins ébahis, le visage éclaboussé de Nutella et de sourire. Et ça dure depuis que la photographie et les Trente glorieuses sont devenues grand public. Ça dure depuis que le rêve américain est passé par là. Et ça se propage tellement vite à coup de likes, de pouces bleus et de publicités où les enfants ont en permanence les couches et les vêtements propres.


Mais, sur le bord de la route le blaireau git. Il dort. Nature berce-le. Comme tu berces les enfants leurs blessures de guerre, les trophées marqués sur la peau. La Nature est là dans l’agneau qui s’enfuit, pour échapper au couteau du boucher, dans les bois denses de brouillard où peuvent se perdre des Petit Poucet à la merci d’ogres féroces, dans les arbres tentacules et les myriades des œufs de grenouille.


La Nature est là et nous envahi ; nous l’asservissons.


La Nature est là ; nous sommes elle.


L’enfance serait peut-être un moment de Nature, alors ? Parce qu’elle contiendrait toutes les libertés, la fantaisie et l’absence de contrôle ? Les joues rougies, le chocolat chaud, et les mamans toujours heureuses ?


On oublie un peu trop que les images se fabriquent, que dehors, il y a la neige justement, le froid, des choses rugueuses qui blessent qui coupent qui piquent, la vie dans ce qu’elle peut avoir de chaotique et chancelant.


Mais, l’enfance, c’est quoi au fond l’enfance ?


Au Moyen-âge on voyait dans l’enfant un adulte en miniature. Il lui manquait simplement la taille, la force ou la capacité à procréer. Toutes choses qu’il ne manquerait pas d’acquérir en se confrontant à la dureté des jours, en se confrontant à son corps, son cœur et son âme. On déterminait des âges précis, des étapes à franchir. Cinq ans l’âge du jeu, sept celui de raison, douze la majorité. Adulte très jeune dans un monde où l’on meurt tôt. Surtout, jamais on ne pensait l’enfance comme une période bénie. Ce qui d’ailleurs n’empêchait pas la gaieté, puisque celle-ci n’est pas liée à la possession ou à l’image « juste ». Même s’il ne faut jamais comparer les époques, peut-être que les Hommes d’alors étaient dans le vrai à leur manière, qui sait ?

L’enfance c’est tellement difficile à définir, finalement. Est-ce avant onze-douze ans et la puberté ?
Pourtant certaines images et la fragilité intrinsèque du travail de Frédérique Félix-Faure laissent penser que non. Est-ce le nourrisson, le bébé ? Mais dans ce cas, on devient très jeune autre chose qu’un enfant... C’est sans fin et insoluble comme question : parce que l’enfance c’est tout ça.


Sauf que maintenant, Disney et autres surjouent la plénitude sereine des heures béates ; la télévision sacralise les joies et qui n’a pas une image lisse, propre, de cette période ne peut être qu’un dangereux névrosé. Injonctions au bonheur, moments de grâce permanents : l’enfant est Reine ou Roi, mais il doit absolument être heureux et garder, plus tard, un excellent souvenir de cette période. Il le faut !


Cependant, qui se rappelle des heures d’ennui, la campagne trop vaste, trop lointaine, qui revoit la colère du père, de la mère, qui se ressouvient du temps qui passe si lentement dans les salles de classe surchauffées ne peut que se tromper ! Tu n’as pas le droit, non pas le droit de dire que parfois ce n’était franchement pas génial et pour tout dire même vraiment triste ou ennuyeux ! Mettons un peu comme les dimanche après-midi à regarder la télé, les pulls qui grattent et le bois à rentrer.


Pourtant, Frédérique Félix-Faure s’attache elle à ces fissures, ces failles avec Il ne neige plus. Quelques moments avant le moment pourrait-on dire. Le moment du sourire béat figé pour l’éternité. Et dans cet intervalle, dans ce minuscule écart entre ce qui doit être et ce qui est, que trouve-t-on ?


Des corps qu’on découvre, qu’on explore, qu’on ausculte. Des peaux marquées de varicelle, de plaies, des nudités réprouvées. Cachez ! Cachez tout ça ! Quelle honte, Madame, quelle honte !


Des brouilles, des querelles. On s’aime, on se déteste et on se chamaille en se courant après avec la cape de Batman, ou un super héros que nous inventons.


Bien évidement des joies, oui bien évidement. Et des moments inouïs aussi : quand nous étions dinosaure, endormis extatiques, Ophélia.


Il y a tout ici, tout. Et il y a plus encore. Et nous l’avons perdu.


Est-ce que c’est tragique et mélancolique ? Sûrement. Comme toutes les pertes. Mais est-ce que nous ne devons retenir que ça ?


Non.


La photographe fait un constat, crée une œuvre en décalage pour justement déchirer un peu le voile guimauve.


Nos enfances, plus généralement l’enfance, n’étaient pas qu’un temps béni, et uniquement ça. Et par son travail photographique, par la sensibilité de son propos Frédérique Félix-Faure nous invite à reconsidérer cette époque de nos vies.


Il faut prendre du recul et juger les choses à l’aune de ces photographies noir et blanc, à l’aune de nos jugements préconçus, à l’aune du verdict social et mercantile.


Non, vraiment non l’enfance n’est pas qu’un Paradis vert d’amours. C’est ça, mais pas que. Et ce serait bien de le dire, de le clamer même, que certains se sentent un peu moins seuls avec leurs souvenirs, regrets et mélancolies.


Et il faut bien avouer, à la toute fin, que ça devient un peu fallacieux de nous vendre des noëls pleins de neige et chants joyeux quand le monde explose, non ?

Par Georges Dumas, octobre 2022

Souvenirs d'enfance, sans sucre


L’enfance est un monde piégé, à cause des adultes et de leur regard d’adulte. Après les complaisances pédophiles des années qui ont suivi Mai 68 et l’extrême sévérité morale qui marque en retour notre époque contemporaine dès qu’il s’agit de sexualité, a fortiori enfantine ou adolescente, il devient à peu près impossible de parler librement de cet âge qui va de l’apprentissage de la parole à celui de son corps, et plus impossible encore de le montrer. C’est pourtant ce que fait Frédérique Felix-Faure dans sa série au long cours intitulée « Il ne neige plus ».

Loin des albums photo habituels qui recensent presque uniquement les moments de bonheur obligatoire ou les événements convenus, entre anniversaires et vacances en passant par les goûters avec les copains et les visites à Disneyland, le noir et blanc brut et incisif de la mère photographe (ou photographe mère) vient saisir ces autres temps de l’enfance qui ne font généralement pas partie de l’histoire autorisée, de la mémoire consacrée, ces temps où un frère et une sœur s’ennuient, prennent un bain, courent sous la pluie, dorment contre une vitre, crient, se font un câlin, se déguisent, se blessent, rient, boudent, font les fous, ces temps où, tout simplement, un petit garçon et une petite fille vivent leur vie d’enfant, dans toutes ses dimensions, et, de cliché en cliché, grandissent insensiblement et habitent comme ils peuvent un corps qui change.

Ce qui dérange dans cette série, ce qui arrête le regard, ce qui provoque la surprise, parfois un certain malaise, c’est la nudité de corps enfantins où la sensualité plane, où la sexualité affleure, où la violence émerge. Cette nudité, très éloignée de l’érotisation de David Hamilton, perturbe le spectateur parce qu’elle devenue inhabituelle en tant qu’objet de représentation. Tous les parents du monde ont vu leurs enfants nus, mais cela ne se montre pas, cela ne se montre plus. En lui consacrant une part importante de sa série en trois chapitres, Frédérique Felix-Faure attire notre attention sur le fait que l’enfance, c’est d’abord un corps qui se transforme et se fait le territoire de nombreuses expériences, le théâtre quotidien de l’apprentissage de soi, de l’image qu’on se forme quant à soi-même et qu’on renvoie vers l’extérieur. Une éraflure devient une blessure christique, un affalement devient un alanguissement balthusien, un assoupissement devient une extase. Tout dépend du jeu que l’enfant se joue à lui-même et à son entourage, et tout dépend du regard de celui qui pose les yeux sur les clichés. L’enfance n’est pas l’âge du sucre et de la guimauve, elle n’est pas synonyme de pure innocence, elle est juste une longue parenthèse de découverte totale jusqu’au jour où la petite fille et la mère qui la photographie prennent conscience que ces seins et ce sexe sont ceux d’un être qui a déjà basculé de l’autre côté et qu’il est temps de refermer l’album.